Mort de la Dissidence : Pourquoi le web devient aussi homogène ?

  23 Novembre 2017
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Mort de la Dissidence : Pourquoi le web devient aussi homogène ?

Mort de la Dissidence : Pourquoi le web devient aussi homogène ?

Par Charles Hugh Smith, Novembre 2017, Information Clearing House
Trad MetaTV.net

Autrement dit, il ne nous restera plus que des fake news reconnues et générées de manière officielle, et de la dissidence « approuvée ».

Nous avons tous déjà entendu que le problème avec internet c’était les fake news, à savoir, le contenu erroné ou infondé conçu pour désinformer ou semer la confusion.

Le problème ne se résume pas seulement aux fake news – c’est l’homogénéisation du web en réalité, ou  la marginalisation voire l’élimination des voix indépendantes, du scepticisme et de la dissidence.

On distingue quatre porteurs de cette homogénéisation :

  1. La suppression de toute dissidence sous couvert de vouloir débarrasser le web de toute propagande et des fake news – en d’autres termes, la dissidence est étiquetée fake news comme prétexte pour faire taire les critiques et les sceptiques.
  2. La forte baisse des revenus publicitaires à destination des éditeurs web, à la fois pour les grands medias et les petits éditeurs indépendants sans distinction.
  3. La majorité des revenus publicitaires atterrissent dorénavant dans les coffres des quasi-monopoles Facebook et Google.
  4. Les éditeurs sont de plus en plus dépendants de ces quasi-monopoles pour leurs lecteurs et pour leur visibilité : tout éditeur qui se brouillerait avec Facebook et Google et qui se retrouverait en Sibérie numérique disparaitrait instantanément.

Les raisons pour lesquelles les revenus publicitaires des éditeurs s’effondrent peuvent se diviser en quatre points :

  1. La plupart des revenus publicitaires sur le marché numérique sont engrangés par Facebook et Google, comme l’illustre le graphique ci-dessous.


  1. Les bloqueurs de pubs sont devenus omniprésents.
  2. Peu de personnes cliquent sur les affichages publicitaires qui constituent la norme dans l’édition web standard, donc ces publicités ne fonctionnent pas très bien tout simplement, et beaucoup du revenu généré par ce biais relève de la fraude au clic, c’est à dire de robots qui cliquent sur des publicités et non de réelles personnes qui seraient intéressées par ces produits ou services. En conséquence, les annonceurs s’écartent de ce type de publicités, cherchant des modèles de pub qui ne soient pas aussi vulnérables à la fraude au clic.
  3. Le web se déplace de plus en plus vers le mobile, qui comprend moins d’espaces publicitaires en raison de la plus petite taille de son affichage. De plus, certains services publicitaires tiers importants comme Google Adsense appliquent des restrictions sur le nombre et la taille des affichages publicitaires sur les sites des éditeurs.

L’érosion systémique des revenus publicitaires pour tous exceptés FB et Google est évidente partout : par exemple, « BuzzFeed en voie de manquer ses objectifs de revenus, signe de turbulence dans les medias – les perspectives d’introduction en bourse pour 2018 du célèbre éditeur semblent lointaines ».

L’éditeur numérique BuzzFeed est en voie de manquer une large part de ses objectifs de revenus cette année, nouveau signe qui indique que les troubles dans le business publicitaire en ligne rendent les choses difficiles pour les nouvelles startup media et leurs grandes ambitions.

La conséquence de ces deux dynamiques – censure des vues dissidentes au prétexte de limiter les fake news, et érosion des revenus publicitaires – amène les éditeurs indépendants à perdre du terrain. Alors que ceux qui publient sur Facebook et autres réseaux sociaux se font peu d’attentes sur la monétisation de leur contenu, beaucoup d’éditeurs web ont généré suffisamment de revenus publicitaires ou de revenus affiliés (des chaînes Youtube par exemple) pour justifier l’énorme temps et effort investi dans l’entretien de leurs chaînes et leurs sites.

Étant donné que les recettes publicitaires ont considérablement chuté, il ne reste que deux autres modèles de revenu pour les éditeurs : le service d’abonnement ou le service Patreon (financement participartif similaire à tipeee, ndt), à savoir le soutien financier direct des lecteurs/utilisateurs/spectateurs. Les éditeurs majeurs peinent à créer une base suffisamment large d’abonnés pour financer leurs opérations, une tâche rendue encore plus difficile par le fait qu’on s’attende à ce que tous les contenus soient ou devraient être gratuits.

Patreon a été une aubaine pour des milliers d’auteurs indépendants, de journalistes, de cartoonistes, de réalisateurs et d’autres créateurs de contenu. Le modèle Patreon (tel que je le comprends, et oui j’ai moi-même une campagne Patreon) n’est pas complètement basé sur le contenu réservé aux abonnés à travers leur paiement, mais sur l’offre de « récompenses » sous forme de contenus ou autres avantages pour ceux qui choisissent de contribuer.

Le modèle Patreon ne fonctionne que si suffisamment d’utilisateurs/lecteurs/spectateurs se lancent dans le soutien des créateurs de contenu qu’ils valorisent. Je pense que le succès de Patreon suggère que beaucoup de gens sont prêts à aider le développement du contenu des créateurs qu’ils valorisent. Mais comme tout modèle de revenus basé sur le volontariat, le problème des passagers clandestins subsiste : toutes les personnes qui pourraient avoir suffisamment de revenus pour payer un peu le contenu et qui choisissent de ne pas le faire, et donc qui profitent gratuitement sur le dos de ceux qui contribuent et paient pour le contenu.

Certaines personnes avancent le modèle de micro-paiement comme solution adéquate au problème de compensation des créateurs de contenu. Bien que ce modèle ait des bénéfices évidents – payer quelques centimes pour accéder au contenu pourrait apporter du revenu aux créateurs si leur audience était suffisamment large – cela resterait un système basé sur le volontariat, et donc il aurait le même problème de passagers clandestins comme toutes les autres idées de paiement de contenu.

Publier du contenu « gratuit » sur les réseaux sociaux finit par amener les revenus publicitaires vers les monopoles de réseaux sociaux et de recherche, ce qui ne laisse plus rien aux créateurs de contenu. Il n’y a que très peu de contenu sérieux qui puisse être crée gratuitement.

Si on ne se retrouve qu’avec du contenu « gratuit » (où le créateur ne perçoit aucun revenu de sa création et de la publication de son contenu), Facebook, Google et les firmes aux liens « attrape-clics » et aux titres sensationnalistes, on finira avec un web soigneusement homogénéisé par du  « contenu approuvé » endossé par des lobbyistes, l’industrie du divertissement, des fonds élitistes et autres think-tank, très peu enclins à la vraie dissidence ou à la diversité des analyses indépendantes.

En d’autres termes, on se retrouvera avec des « fake news » officiellement générées puis validées et de la dissidence « approuvée » : le chômage est au plus bas, l’inflation est proche de zéro, la reprise est bien en marche, la Russie est l’ennemie et toute suggestion du contraire est pure propagande qui doit être éradiquée et traitée comme fake news, etc.

Dit simplement, le web devient orwellien. On y trouve beaucoup de « diversité d’opinion homologuée », mais la dissidence est mise à l’écart, à la marge, car elle présente un risque pour le parachèvement du contrôle du contenu.

Sources :

  • Thème Alpha

    La « dissidence » elle-même tend à devenir homogène, et de son propre fait. La censure qui y est pratiquée n’a rien de différent de celle pratiquée par les médias officiels.